15 janv. 2015

Des vers contre l'éternité


Les invités jacassaient dans la fumée stagnante des cigares, entre les murs feutrés du confortable salon, que gardaient, enfermés dans des cadres, des visages sépia, las et autrefois populaires. Les convives se chamaillaient tous, sur les formes prétendument effarouchées de l'art moderne et s'accordaient seulement, par une moue méprisante et un balancement indigné de la tête, à blâmer leur époque. La lutte des artistes était le sujet favori et le plus envenimé à cette heure digestive. La vanité et les désaccords accentuaient grossièrement les voix, tant ces conférenciers improvisés luttaient contre l'indifférence d'un auditoire déjà emporté vers d'autres querelles.

En remplissant de nouveau généreusement son verre, un quadragénaire joufflu, étranglé par son nœud papillon, railla de sa grosse voix de ténor, l'impudence de jeunes peintres parisiens, qui selon lui, feraient mieux d'exercer les yeux bandés pour donner un peu plus de crédit à leurs fantaisies. Et comme pour signifier que ses paroles n'étaient pas discutables, il but d'un trait son verre puis fit claquer le culot sur le noyer patiné d'un petit guéridon.
Entre deux rires, ivres et moqueurs, une femme extrêmement maigre, tirant prétentieusement sur son fume-cigarette, se plaignit de l'abondante publicité qu'accordaient certains mécènes à des œuvres insipides, reflets, selon elle, de la déchéance de toutes les dérives en 'isme' que génère, dans l'ennui, l'art abstrait.
Voguant dans son ébriété, un jeune homme se leva brusquement ; son teint rouge cardinal trahissait la nature de son entrain lourd de maladresses. Il désigna une grande toile sur le mur et lissa simultanément sa fine moustache dans un geste emprunté. Son visage était beau et naïf, il n'avait pas connu la guerre. Il se rapprocha de l'élégante silhouette peinte sur le tableau, et tenta d'étaler sa sensibilité et sa science picturale en ranimant les motivations intimes de l'artiste disparu, mais il ruina finalement sa réputation d'esthète dans le vacarme soulevé par ses arguments douteux.
En retrait, un homme longiligne et silencieux semblait fuir la suffisance du salon en fumant, accoudé au rebord de la fenêtre. Il observait la lande battue par les vents marins, les ajoncs et les bruyères grelottant dans un sifflement monotone. Il cracha un maelström de fumée blanche qui se dissipa dans le néant puis jeta à tous, par dessus son épaule, un regard plein de défiance, un regard qui paraissait accompagné par les étrangetés de la nuit.
Près de lui, dans un coin oublié par la lumière des chandeliers et des lampes à pétrole, un petit chien usé, qui portait sa tête sur ses pattes repliées, peinait à trouver le sommeil. Il pointait les oreilles à chaque tintement de verre ou exclamation exagérée.

Brusquement, les invités se turent dans un ultime raclement de gorge, alors que la voix folâtre de Félix Mayol n'en finissait plus de mourir dans les crépitements du vieux gramophone. La femme dont la gracieuse silhouette était peinte sur le tableau monumental se déplaçait dans les étages du fort. Elle martelait sinistrement le plafond, à chaque pas.

C'était la maîtresse de maison, elle descendit rejoindre ses invités.

On vit d'abord le halo lumineux de sa lampe conquérir le vide du grand escalier, puis elle apparut vaincue par son ombre même, menacée par des dangers imprécis, à la merci de périls ourdis dans les étages inhabités de la vieille demeure. Elle descendit lentement les premières marches, de côté, s'agrippant d'une main hésitante à la rambarde. Elle luttait dans le boitement qui l'accompagnait désormais pour toujours. Elle avait revêtu son costume de scène favori, une mise qui la transportait avant, au faîte de sa gloire, comme éthérée sur les planches des théâtres, mais qui aujourd'hui, dans les multiples plis de ses voiles blancs, dissimulait à peine son pilon. Cette jambe de bois cognait sourdement contre chacune des marches.

Aucun invité ne bougea. Ils observaient passivement cette femme âgée descendre avec difficulté, car son visage noble ne masquait pas la fierté insensée qui la rendait unique.

Arrivée enfin au pied de l'escalier, la vieille femme imposa immédiatement, à l'assistance respectueuse, une présence grave et majestueuse, comme elle avait toujours su le faire en interprétant ses rôles les plus dramatiques, sur les scènes du monde entier, quand on l'appelait encore 'la divine'.

La vieille actrice sourit benoîtement, posa sa lampe sur une crédence, emprunta le couloir, puis ouvrit la grande porte, sans un mot. S'engouffrèrent alors les lamentations du vent qui firent frissonner l'assemblée et taire définitivement un concile de chuchotements.

Elle s'éloigna de la grande bâtisse, dans l’obscurité, comme un spectre déjà loin de l'existence matérielle.
Des lumières tremblantes animèrent un instant les fenêtres béantes du fort des poulains, derrière lesquelles on se demandait, où et pourquoi madame Sarah s'en allait seule, si tard ?
Elle disparut rapidement dans le chemin sillonnant vers le promontoire, tandis que la lumière vive projetée par le feu blanc du phare semblait déjà la rechercher là-bas, dans les ténèbres.
Quand Sarah se leva de son fauteuil sculpté dans le granite, elle se tendit face à l'océan. Baignant dans une remarquable clarté lunaire ; l'immensité de l'atlantique s'élançait vers l'espace sidéral, vers des voiles fragiles de nuages qu'effilochait le vent. Sarah avança de quelques pas, au bord de la falaise et contempla l'abîme. Plus bas, le tumulte de la mer dispersait une écume précieuse sur des roches aux silices étincelantes, mêlant des teintes opalines au bleu marin profond et au vert de jade cascadant sur des parures d'algues frisées.
Sarah inspira profondément le froid de la nuit et leva les bras dans l'infini, seule en suspens sur cette corniche, elle souhaita se dresser le plus proche possible du vide.

Dans ce décor maritime qui inspirait d'inexorables tragédies, la plus belle des îles du Ponant, 'ar kêr veur', était cernée par les mouvements impérieux de la mer, que nul ne semblait commander. Au large des côtes de Quiberon, l'île émergeait de l'océan, avec ses côtes déchiquetées, comme une terre originelle et sauvage. La force et la beauté œuvrant à la création et à la destruction de toutes éventualités. Sarah tomba sous le charme envoûtant de Belle-île, dès sa première visite, et vit naître immédiatement, au fond d'elle, le désir d'y finir ses jours, emportée peut-être par les flots plutôt que par l'oubli.

La gravité sur son visage, qu'avaient incrustés la douleur, l'âge et l'ennui, s'effaça subitement. Ses étoffes blanches s'affolaient dans la furie des vents dominants et se glacèrent d'embruns. Désormais, l'amertume provoquée par sa carrière entraînée par le déclin se perdit dans l'immuabilité des remous de la mer ; dans le fracassement d'une vague, dans l'insouciance du schiste grignoté, dans la subtilité des odeurs marines.

Soudain, au moment convenu par elle seule, et pour défier la beauté inaltérable des côtes tourmentées de l'île, Sarah déclama bien haut l'éternelle magnificence des vers de Racine.

Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Elle rangea soigneusement son petit mouchoir brodé et rentra rassurer ses invités. Mais la plupart somnolaient déjà, loin des préoccupations où se morfond la Phèdre que madame Sarah Bernhardt savait toujours aussi bien, avec la plus profonde justesse, ressusciter.


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