12 févr. 2013

Masques


En entrant dans la salle du second étage, j'ai d'abord remarqué cette fille brune dans un long manteau kaki. Son vêtement avait la coupe et l'autorité d'un pardessus militaire. Nous étions seuls. Elle se tenait bien droite dans ses boots délassées, devant la vitrine rouge d'un présentoir. Je la voyais là, de dos, à quelques mètres, silencieuse et immobile comme une corolle délicate à l'abri du vent. Avec ses cheveux sombres, tirés et noués, répandus sur son épaule droite, elle avait su rendre sa pose affectée particulièrement séduisante. La torsion exagérée de ses épaules, ses bras graciles se rejoignant dans la cambrure de ses reins, sa main fragile tenant par le bout des doigts son autre main. Svelte et bien campée sur ses jambes, un pied dressé sur le talon, il émanait de sa silhouette, en plus d'une bouffée de sensualité et de supériorité, une forme d'intelligence cassante. Elle triomphait de l'espace, derrière l'implacable rayon de son regard que je supposais fixé sur la vitrine. Le contenu exposé à l'intérieur du présentoir semblait la fasciner. Elle pivota la tête et j'aperçus juste le bout de son nez. Elle semblait, à cet instant, humer l'air que je déplaçais. J'avançai vers la droite pour essayer de mieux deviner le reflet de son profil sur la vitre. Mes pas firent légèrement grincer le parquet luisant comme si j'avançais sur la fine pellicule d'un lac gelé. Au dessus d'elle, une rangée de spots déversait une lumière crue. Par dessus son épaule, le reflet de son visage me renvoya la face dissimulé d'un astre: un ovale sombre, avec en son centre, la brillance atténuée de ses yeux. Lorsque j'arrivai à côté d'elle, j'armai un sourire, au cas ou elle se serait retournée brusquement. Mais à l'instant même, je découvris la raison de son intense fixation et de cette impression qu'elle me laissait d'être en proie à un étrange questionnement. A l'intérieur de la vitrine étaient exposées, sur un chaud velours rouge, trois magnifiques rangées de masques. Des masques japonais, écrus et blancs pour la plupart, appartenant tous aux accessoires traditionnels du théâtre Nô. 
 
La fille parut gênée par mon intrusion. Comme si j'avais violé l'intimité secrète qu'elle venait d'établir avec cette douzaine de visages en bois. J'avais maintenant, moi aussi, les yeux rivés sur cet éventail de faciès inhabituels et au bout d'un instant, quelque chose me poussa à poser la main sur cette vitrine. Cette saisissante assemblée de masques renfermait peut-être cette chose? Je me sentis convoqué par eux, appelé par leurs voix lointaines et imperceptibles. Je balayai l'ensemble, découvrant les détails sculptés de chacune des mimiques, des traits subtils de jeunes femmes et enfants, aux rides terribles des plus vieilles. Puis mes yeux restèrent rivés au centre, sur le masque d'un démon fabuleux particulièrement expressif. La fille avait quitté la pièce, je n'avais même pas remarqué son départ. Son parfum flottait encore mais sa présence s'était diluée dans le flot d'émotions qui venait de jaillir des masques et qui occupait désormais tout mon esprit. 
 
J'apprécie l'art et particulièrement les masques. Pour moi ces objets vont au-delà de la simple fonction décorative ou représentative. Ils attestent et m'invitent à prendre très au sérieux le véritable pouvoir des rituels pour lesquels on les emploie. En effet, ils provoquent des traces de morsures dans la matière molle de notre imaginaire. Chaque observation de masque est une invitation à explorer leur sens caché, percer le mystère de ces yeux qui vous observent depuis les plus profondes abysses mythologiques.

J'avais auparavant vu des pièces splendides, plus bas, dans les autres étages de ce vieux musée, mais là, face aux grimaces désincarnées de ces objets, il s'établit entre eux et moi un tout autre genre de relation esthétique, voir un peu dérangeante, de nature imprécise et complexe, à travers laquelle se mêlaient : peur archaïque, insaisissable notion d'espace et de temps, vérité douloureuse de la mort, et bien d'autres choses encore. Cela me troubla au début, mais plus je me laissais entraîner dans leur univers évocateur, plus je réalisais que la source, d'où étincelait leur aura incantatoire, provenait de ce recoin primordial et commun à toutes formes d'existences. Paradoxalement, j'avais même conscience que mon ignorance des codes de ce théâtre épuré, augmentait l'irrésistibilité de leur envoûtement. J'essayai de comprendre d'où provenait ce pouvoir: Était-ce l'exaltation de ce cri, vidé de sa substance sonore, mais dont la structure stridente transgresse les limites de notre entendement? Peu importe, sur le velours feutré, cela persistait au-delà même de nos sens.

Illusion ou certitude? Je ne sus. Leur contemplation m'avait retourné. J'étais maintenant perdu. Désorienté. Attiré seulement par le magnétisme des pôles symboliques. Je ne pensais plus à la main habile de l'artisan qui les avait sculpté, ni à la dureté et au tranchant des outils blessant le bois. Je ne voyais plus, dans toutes ces formes, que les empreintes poignantes laissées par des âmes tragiques sur la surface ductile du réel.

Il y avait aussi la pureté de l'expression, le minimalisme redoutable dans le contour des yeux et des lèvres magnifiquement dessinés. Parfois c'était la stupeur et l’effroi qui semblaient contracter les fibres laquées du bois. Toute la douleur du monde abandonnée là, dans autant de plis et de bosses, comme les débris d'une horreur définitive. Ce bois mort était devenu une émotion éternelle. Il était autrefois dansant et mobile, en contact avec la chaleur de la peau et avec la sueur coulant sur le visage de l'acteur. Ces maques qui cerclaient avec leur cordon de soie les faces abolies des hommes, en ne laissant échapper par les trous minuscules que l’éclat précieux et vital d’œils captifs.

Aujourd’hui, au second étage du musée Guimet, loin des résonances étranges du koto, des mélodies éthérées du Nökan, des voix basses et profondes des chœurs, les masques semblent souffrir d’être inanimés. Ils sont arrachés à eux-même, exposés à l'encontre de lois suprêmes, condamnés à errer dans l'éther d'un souvenir vieux de six siècles, livrés aux yeux des curieux qui par vague laissent leurs traces de doigts sur la vitrine qui leur sert de tombeaux. En plein cœur de Paris, au bout de la longue galerie de musée de ce second étage, ils surgissent comme la dernière image des êtres véritables, emportés à jamais par les courants tragiques de notre effroyable époque. Ils parviennent encore à toucher quelques esprits réceptaculaires ("réceptaculaires" plutôt que "sensibles" car ce terme botanique renferme en plus l'idée de la fécondité), mais sont désormais insensés, noyés dans le temps, avalés par la plus vulgaire des indifférences.

Je fis quelques pas en arrière, il me sembla sortir tout droit d'un rêve. Ce jour, rien de ce que je vis à la suite, lors de ma visite, réussi à évacuer la remarquable impression que me firent ces masques. Tout avait encore le goût du drame lyrique lorsque que je sortis à l'extérieur. La nuit et le froid venaient de tomber sur la place d'Iéna, envahie par le bruit et les pollutions de notre siècle. Je voulais échapper à tout ça, j'enfonçai mes écouteurs dans les oreilles, et aux premières notes du transblues d'Otis Taylor, je me dis que tout homme désirant se venger de notre époque devrait porter l'un de ces masques.


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