28 déc. 2012

L'amante du Vent

Vous êtes arrivé en Bretagne, en son cœur, et tout autour de vous, ses flots immobiles de terre molle, ses bocages frémissants et ses landes assoupies. A l'étage de cette maison, vous êtes penché à la fenêtre, penché vers la nuit. Car le jour s'est replié dans le noir du temps et dans ce noir profond, la nuit sommeille sous la grande paupière céleste. Le vent balaye le vivant, le silence noie les bruits. Là-bas le vent siffle dans les aiguilles d'un pin, ici il détricote la chevelure d'un saule. Le vent dans le silence. Le silence dans la nuit. Vous écoutez d'abord les murmures du monde, puis vous entendez, naître des bribes éparses, des paroles de vie. Elles sont vie car elles sont insensées, pures comme les premières paroles arrachées du néant. Ce n'est pas que vous ne les comprenez pas, c'est plutôt le fait que ces paroles ne répondent à aucune question, n'en appellent aucune, ne réclament aucune réponse. Peut-être contiennent-elles tout à la fois, des aveux dans des cris, des prières dans des larmes, des louanges dans des rires de joie. Alors à votre tour vous répandez quelques mots, des mots tissés d'une pelote cérébrale, piqués avec le bout de votre langue rose, des mots à peine éclos, déposés délicatement, humblement, sur les plis de vos lèvres. Vous pensiez être seul à cette heure de la nuit, dans cette heure glissante qui s'enroule dans le ruban du temps au fin fond de l'oubli.  Mais voici le plus extraordinaire : vous êtes en Bretagne et quelque chose vous écoute. C'est Elle ! L'amante du vent qui tournoie dans l'hiver. Elle est aveugle et sublime, Elle vous cherche et Elle danse, bouleversant de ses bras l'air ému et immense.

Elle vous cherche car Elle vous a entendu et compris.

Lui agite, Elle caresse. Lui emporte, Elle dépose. Lui hurle, Elle chuchote. Elle est aimante, Elle est amante. Elle aime ce que le vent renverse, Elle aime ce que le vent transit.

A tâtons, à travers les épaisseurs obscures, Elle a trouvé le chemin de votre épiderme et s'y dépose, comme un pétale volé et perdu dans le vent. Douce, sa joue d'abord,  par le frôlement de la soie épouse le verso de votre main viril. Froide, ensuite, sa main, comme les embruns d'une rive lointaine, taquine la chair chaude de votre joue. Un instant suspendu à vos cils, son souffle léger vous enveloppe avec les manières tendres d'une mère attentionnée. Son souffle a le parfum de la terre molle et la fraîcheur des bois.

Lui devient colère, se perd et puis revient. Il chamaille sur les friches des herbes rendues folles et tambourine aux volets des âmes endormies. Il gronde lorsqu'il se fend sur les rocs de granit et éparpille vengeur leurs rêves en poussière. Il devient tempête, en rejetant ici-bas la froideur impériale des nues inaccessibles. Vous pensez à tous ces animaux muets, tremblants et solitaires, à leur pelage gonflé, leurs plumes ébouriffées, à leur laine frissonnante, à leur museau humide, à toutes les larmes salées qui perlent sous leurs yeux farouches et vernis d'obscurité. Noirs sont ces diamants suspendus à leurs yeux, noirs et lumineux ils brillent dans la nuit. Vous pensez à tous ces animaux apeurés, violentés par le vent, à tous ces animaux que l'amante cajole. 

Vous êtes sur ses terres, en Bretagne, et pourtant, vous ne l'aviez pas tout de suite reconnue. Car Elle est devenue l'amante du vent, aussi légère et nue qu'une bulle d'écume dansant sur les remous du plus grand océan. Vous ne pouviez pas tout de suite la reconnaître, car Elle avait depuis longtemps, dans l'eau de la rivière, abandonné la robe de sanglot que vous lui aviez brodé.

L'amante vous parle et vous l'avez compris.

Mais maintenant Elle repart à la poursuite du vent, inséparable de son oeuvre, on la verra partout briser les élans de ses rafales grossières.  Il et Elle, inséparables, comme la douleur et la joie.

L'amante est partie, la paix est rétablie, vous êtes dans la nuit au coeur de la Bretagne et le sommeil vous trouve à point nommé.

Demain matin levez-vous, descendez ce chemin qui mène à la rivière, et sans bruit approchez vous de son cours paisible. Regardez le courant déverser d'éphémères reflets. C'est toute la lumière du monde que les animaux de la vieille viennent prudemment laper. Et chaque museau dans l'eau et chaque lapement sauvage enrobe ces précieux trésors avec la salive des bêtes assoiffées. Si le soleil est là, faisant fumer la terre, et s'il tapisse d'ombres et d'éclats l'humus qui vous porte, vous verrez alors miroiter la robe de l'amante, cette robe noire et claire, cette robe de sanglots que vous aviez brodé, devenue pour toujours une onde scintillante aussi transparente qu'une révélation. Et si comme l'animal, la soif vous appelle, vous vous pencherez alors pour plonger vos mains dans l'eau cristalline. Mais avant, vous verrez une nouvelle fois le visage de l'amante, son visage et le votre, sur la surface mouvante de l'eau seront mêlés.

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