5 oct. 2012

La membrane du monde



C’était un après-midi d’automne. Le soleil hurlant dans le ciel bleu et total magnifiait les couleurs  de la forêt. Elles étaient vives et chaudes et noyaient les verts de ce massif somptueux.  J’avais marché à peine vingt minutes à travers les méandres de ce chaos rocheux et déjà j’étais loin de la vie humaine. Je rejoignais un endroit secret, loin du sentier, dissimulé sur le versant d’une majestueuse éminence, haute de plus de cent mètres.  Je m’allongeai là, à l’ombre des bouleaux, sur le moelleux accueillant d’un tapis de mousse. Je me mis pieds nus et torse nu et rentrai en contact avec mon environnement comme un amant s’approche de sa compagne pour l’aimer. Il y avait les caresses de cette multitude de tiges délicates sous mes plantes de pieds et le vent soufflant légèrement sur mon visage et la peau frémissante de mon torse.  Je baignais dans la volupté la plus complète et la plus naturelle. Dans cette simplicité vibrait quelque chose d’intemporelle. Emporté par le vertige de l’immensité des harmonies, à la fois des sons et des formes se multipliant tout autour de moi, j’eus d’abord le sentiment d’une profonde solitude. Mais au bout d’un instant, je me sentis submergé par un foisonnement de vies, toutes animées par le rayon intense d’une seule volonté. Il y avait  les bruissements psalmodiques dans les milliards de feuilles, les lents écoulements des sèves, les innombrables palpitations de la terre, les frictions subtiles et incessantes des bois et des roches, les bourdonnements et les gémissements de tous les animaux attentifs.
Par la simple conscience d’exister, je devins l’humble spectateur de ce bouillonnement vital, le témoin de cet infini renouvellement. Seul au milieu de cette forêt, tout là-haut, vigilant sur ma montagne comme un vieux singe solitaire, je sentis que ce formidable ensemble formait la trame d’une membrane indéchirable et pulsante, à laquelle j'appartenais moi-même mais derrière laquelle  battait un cœur inaccessible,  des lèvres que je n’atteindrai jamais.  

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