25 oct. 2012

Le plaisir du goût


J’ouvre ma fenêtre et mon regard se lance dans le vide. D’innombrables bandeaux de cendre s’enroulent sur l’immensité désertique de la ville. Lorsque le vent violent vient crever ces masses en suspension, apparaissent alors, au-dessous, d’immenses structures métalliques, déchiquetées et s’élançant d'insondables vortex de béton noirci, comme des cris de matière. Le soleil gris décline et l’empire de la destruction va laisser sa place à l’oubli, le temps d’une nuit.  Paquets par paquets, les ombres impénétrables se déversent dans les rues et les boulevards abandonnés, où gisent de part et d'autre carcasses et décombres.

Je suis seul là-haut, depuis des jours, 37eme étage, appartement 740. Pas un bruit, pas un mouvement dans la grande tour de la rue Léautaud. Je croupis là-dedans comme une blatte affamée, rampant dans mes détritus, grignotant les miettes des restes de restes, buvant  goutte par goutte l’eau trouble qui stagne encore dans les canalisations silencieuses. Parfois, je sors fouiller d’autres appartements pour remuer en vain tout ce qui fut les dispositifs futiles de leur confortable vie, celle de mes voisins avant le grand « CHOC ». Je ne suis jamais allé plus haut ou plus bas que le 37eme étage.  Mon seul devoir maintenant c’est de me mettre quelque chose sous la dent. Quelque de chose de tendre si possible, ne serait-ce que de la pourriture, pourvu qu’elle soit un peu molle pour épargner la faiblesse de mes dents branlantes. Seule la survie dicte mes gestes : simples, nerveux, obsessifs. Et c’est tant mieux ! J’ai tant d’horreurs à oublier. A commencer par le souvenir et l'absence de mes proches, les seuls personnes qui comptaient vraiment.

Lors de mes fouilles, je n’aime pas passer devant une glace. Voir mon corps malade me rappelle que je suis en vie. Ce corps efflanqué et grotesque, martelé par le burin d'un régime de poussière.  Ça me fait souffrir et la souffrance me fait gamberger. C’est là que le souvenir de mes proches revient. En vérité, c’est dans ces moments où je souffre le plus. Je sais que tout est fini. C’est cuit ! Même si ça ne devait pas se voir, ça se sentirait. Pour sûr… Oui… Cette odeur de mort qui flotte sur la ville, si dense qu’elle parvient à visiter par bouffées suffocantes l’espace clos de mon appartement, au 37eme étage.  Le « CHOC » ! Ça a éclaté comme ça ! BAM ! Comme une ampoule qui claque par la simple pression d’un interrupteur ! Sans prévenir ! Oui, sans prévenir que c’était la fin des temps et le début de l’éternel engloutissement.

Si je suis toujours en vie des mois plus tard, je suppose que c’est pour justifier la règle de l’exception. Même si ma vie ici n’en est plus vraiment une. Aucune voix, aucun contact charnel, doux, chaleureux, plus aucun regard lumineux me renvoyant par rayons une justification à la vie. Plus un seul sourire. Rien. Et tout commence à se désagréger. Le moindre courant d’air éparpille le monde désormais. Et moi je suis seul au milieu de cet effondrement. Je sais que tout est fini. J’en suis sûr ! C’est pour cela que j’ai ouvert ma fenêtre ce soir. Regardez une dernière fois le soleil gris et sauter dans le vide. 

J’ai dû lutter contre l'instinct de survie le plus tenace pour y parvenir. J’ai dû l’anéantir. Le réduire, le faire taire, le rendre inactif un court moment. Face à cette force obscure et vitale, qui me conditionnait à endurer le pire, j’ai usé de la substance la plus intense, la plus subversive. En réalité la seule véritablement à portée de main. La seule susceptible de me faire revivre une dernière fois la plus délicieuse des sensations. Il me fallait rendre l'idée de perdurer sans elle dans cette agonie... Im-po-ssible. La cruauté de ma condition n'étant pas assez extrême, j'allais avoir recours au supplice de l’éphémère. Je dois vous avouer que l’idée de branler mon sexe m’était venue en tête, mais ni l’horreur de la situation ni l’état de mon corps ne me permirent de réaliser une telle évasion. Et nous y sommes. Voilà, il est là sous mes yeux. J’ai donc parié sur ce petit carré brun dans le creux de ma main,  je parle du dernier carreau de chocolat.

J’avais gardé des jours comme un trésor miraculeux cet ultime carreau de chocolat noir. Ma main est ouverte et je contemple ses bords fondre dans ma paume crasseuse. Dehors le vent redouble et la proximité de la mort me fait frissonner. En fait je tremble. J’entends le vent siffler, comme si plus bas, une furie hurlante d’un millier d’âmes damnées se massait au pied de la tour pour m’attendre. Je saisis le morceau de chocolat. Mon corps a oublié son odeur et son goût. Je le pose du bout des doigts, presque craintif, sur ma langue et je referme ma bouche et mes yeux en même temps. Je laisse ma salive s’accumuler doucement autour de lui, l’enrober, mais pas trop. Je veux d’abord savourer cette attente, jusqu’à sa fonte sublime où l’onctuosité caché de son caractère se révèlera enfin. Je décide de le plaquer encore plus fortement contre la voute de mon palais. Ses arômes riches et délicieux se libèrent soudain en un violent torrent. Les premières coulées dégringolent au fond de ma gorge tandis que d’imprévisibles décharges électriques foudroient les réseaux de mes papilles saturées. Le gout et l’odeur du chocolat se mêlent en un ballet de sensations intenses à travers lequel remonte un flot de souvenirs diffus et ancestraux. Un plaisir pur et brutal submerge les zones les plus secrètes de mon cerveau. Même si cet effet est purement mécanique, je peux dire qu’en ce moment mon âme brille de joie et mon corps bouleversé n’est que plaisir intime et véritable.

Je plonge dans le vide, tout va très vite, l’air ne me porte pas, ne m’emporte pas, je tombe comme un bloc,  le vent hurle à mes oreilles, je reste muet car mon petit carreau de chocolat n’a pas tout à fait fondu.

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