26 sept. 2012

En sortant du restaurant


—Bah ! C’est quoi ça ?

Les deux s’étaient retournés en sortant du restaurant, surpris par la présence de ce corps mal tordu, étalé sur le sol et dans les flaques d’une ruelle pisseuse. C’était un soulard sans âge, hagard, hirsute, la barbe grise pleine de crasse, prostré dans un anorak bleu marine déchiré. On y voyait son cul parce que son jean et son slip étaient à moitié baissés sur ses cuisses blêmes. Comme si le gars n’avait pas eu la force de les enlever pour déféquer. Son visage tuméfié, en dedans, était tourné vers eux. Avec ses yeux gonflés et fermés, presque collés aux deux poches violettes de son visage usé. Dans sa bouche entrouverte, une collection renversée de dents jaunies. Par des souffles rauques, il crachait dans l’air froid son venin d’ivrogne.   Sonné, abruti par l’alcool, la tête du type semblait sur le point d’éclater comme une pêche bien mûre qu’on aurait balancé de rage sur du bitume. Misérable personnage, sécrété lentement par la purulence du progrès, laissé là seul, dans l’enveloppe froide et visqueuse qu’ôta sa dignité en s'évaporant dans les mauvaises odeurs de la ville.

—Hum ! C’est moche.

C’est tout ce que l’un d’eux trouva à dire en contemplant l’épave bouffie du solitaire. Une minute après ils n’y pensaient plus et s’éloignèrent le pas léger. Le mieux qu’ils aient fait pour cet homme avait été de penser, quelques secondes : « Tout ceci ne devrait pas exister… Non…C’est moche. »
Comment cette furieuse vision de la déchéance  avait pu se désenfler si vite, au point de s’infiltrer et disparaitre à travers les fendillements de l’habitude ? Devenir pitoyable constatation et non déchirante consternation ? Combien de temps encore se retourneront-ils silencieux vers leur gouvernement ? Combien dans leur réalité, faudra-t-il encore que surgissent d’abjections, pour que leur volonté ne s’incarne pas uniquement en un doigt tendu vers le sujet ? Et cette âme léthargique mais polie,  au bout de ce doigt, espère -pour un bénéfice pas très clair- attirer le regard du système et de ses autorités concernées.

S’il vous en faut un peu pour mieux dormir, alors je vous  rassure : s'il est possible de formuler toutes ces questions, c'est qu'il nous reste encore une dose infime de ce désir de transgression.

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