31 mai 2012

Langage de Pierre

à Ousmane Ouédraogo, artiste plasticien burkinabé

Crie, hurle, tête de pierre; le vent a dessiné ta bouche.

La marche déplace les cœurs. Ils marchaient dans la direction du levant depuis l’aube, vers un point situé au-delà du monde imaginable. Ils suivaient la piste ancienne, tracée de sable rouge, sinuant dans l’oubli comme une veine ocre sous la peau aride de la terre. Ils avançaient contre les rafales du vent, les yeux mi-clos, à travers la broussaille épineuse et les arbres desséchés. Tout autour d’eux, l’horizon brûlant palpitait sous le poids des cieux infinis et bleus. Ils avançaient péniblement, les hommes et les bêtes, les uns derrière les autres, tandis que le grand soleil rouge embrasait dans leur dos la claire immensité.

Ils fuyaient la terre fertile de leurs ancêtres, cet ancien royaume aujourd’hui gavé du sang des leurs, perdu et répandu dans la férocité des combats. Ils fuyaient la fureur des nuées hurlantes qui un matin avaient surgit sur des chevaux déchainés, dévalant les versants escarpés dans le fracas des sabots sur la rocaille. Les cavaliers effrayants armés de lames et de piques, venus trancher les chairs et crever le ventre de leurs mères, pères, frères, sœurs ou enfants. Ils avaient abandonné là leurs morts, sous un linceul de poussière en suspens. Qu’allaient-ils trouver maintenant, là-bas dans le lointain, sur ces terres étrangères, où le soleil se lève sur un monde sans nom ?

Le ciel nu, les chuchotements du vent et les frémissement de la savane pendant des jours. Sur la terre dure et ardente, les enfants trainaient des pieds, les vieux avec leurs démarches raides s’agrippaient à leur branche d’acacia tordu, les hommes et les femmes guidaient les maigres attelages et portaient les provisions dans un silence grandiose. Mais tous avaient la gorge sèche et au fond de leurs yeux, à chacun de leur pas, sombrait la lumière de la vie et de l’espoir. Parfois, ils se retournaient pour constater que le vent avait balayé les traces de leur histoire.

Enfin, devant eux, quelque part aux confins de la nuit naissante, sous une lune encore transparente, les masses sombres de ce qu’ils étaient venus chercher se dressèrent, solitaires.

Lorsque le vieux chef réalisa qu’il s’agissait de l’endroit, il leva lentement son bâton sacré dans le ciel et entonna une prière légère comme le soupir du jour agonissant. Il y eu un long murmure parmi les hommes et tous s’arrêtèrent. Une invincible immobilité venait de les saisir. Devant eux, les silhouettes écorchées des pics s’élançaient vers la lumière bleue et crépusculaire de la voute céleste.

Ils formèrent un grand cercle et le vieux chef expliqua au groupe qu’il n’était pas souhaitable de pénétrer dans ce lieu la nuit tombée. Tous avaient entendu les histoires fabuleuses rapportées de cet endroit par de mystérieux voyageurs. On alluma alors des grands feux et une femme avec son enfant emmailloté dans son dos distribua un peu d’eau à chacun. On fit rôtir des restes de viande et l’on nourrit avec de la paille sèche les animaux. Des hommes sortirent des instruments de musique et l’air s’emplie d’étranges vibrations. Le froid tomba vite des étoiles et l’on s’enroula dans de grandes couvertures de laine. En cercle, on écouta des paroles rassurantes mais aussi les troublantes invocations des hommes aux visages peints. Les feux moururent, puis on laissa naitre et s’enfuir les rêves sur la plaine noyée dans la lueur blême de la lune.

Cette nuit là, peu dormirent, ils virent s’éteindre une à une les étoiles dans la pâleur grandissante du jour. Le vénérable chef était déjà debout, tourné vers les pics, murmurant des paroles secrètes, son visage happé par un ailleurs lointain. Ils se levèrent à leur tour et contemplèrent, muets, les aiguilles déchiquetées fendre l’aurore sous soleil orange. Ils reformèrent la longue file et reprirent la marche pour rejoindre ce lieu qui n’avait pas de nom.

Le chef et un petit groupe composé de chasseurs s’avancèrent en premier. Ils découvrirent au pied des pics une succession de marches monumentales. Cet empilement naturel de dalles brunes menait vers l’entrée d’un haut plateau, parfaitement dissimulé par une muraille infranchissable de roches dentelées, touffues par endroit d’herbe vert-pâle ou jaunie. Le groupe n’avaient pas commencé l’ascension, que déjà, dans les regards des hommes se mêlaient la crainte et le ravissement. Là haut, l’angle des rayons du soleil et sa lumière sucrée venaient dévoiler d’étranges visages emprisonnés dans la roche. Impatience, effroi, stupéfaction, cris sourds, fronts plissés, bouches tordues et orbites vides : ces visages minéraux révélaient par leurs grimaces extravagantes le supplice d’une longue pétrification. Ils n’attendaient plus que l’imaginaire humain et la course des ombres pour s’animer de nouveau.
Le visage osseux du chef se figea lui aussi. Ses yeux brillaient d’émerveillement, alors qu’il semblait guetter et craindre, de ces bouches grossières, le jaillissement des paroles d’un au-delà interdit. Dans ses cheveux blancs se mêlaient les teintes abricot du matin et sur sa peau marquée, les reflets du cuivre. La contemplation s’éternisa et dans l’haleine fraiche du lever du jour, s’engouffrèrent les premières bouffées chaleureuses du vent désertique. Les valeureux accompagnant le chef s’observaient bouche bée, captifs de visions anxieuses. Ils n’attendirent pas plus et firent signe à ceux restés plus bas de les rejoindre. Le reste du groupe entama avec prudence la solennelle ascension.

La multitude de nuances sur les roches était une véritable curiosité, offrant une large palette de rouge et de marron, fauve ou sombre, en lignes, contours, plis ou ellipses, sans qu’aucun et aucune d’entre elles ne se mêlent véritablement. La surface inhabituelle des blocs était à la fois polie et parsemée de cassures brutales, prolongées par endroit d’étroites fissures ou finissant comme le pincement d’une commissure. Le hasard des couleurs et des formes, bas-reliefs inachevés, autant de représentations fécondes en symboles et apparitions. Mais surtout, au-delà de ces parois, narrant l’histoire vivante et mythique de ce lieu, se dressaient les incroyables pics. Un cortège monumental de statues anthropomorphes, dont la majestueuse harmonie offrait une vision irrésistible et cohérente d’un monde inaccessible. Mais dans le détail, ces êtres sédimentaires, émergeant avec fureur de la roche muette, n’évoquaient pas la même existence surnaturelle, ni le même simulacre prêt à plonger ses racines de pierre dans l’imaginaire humain.

C’est baignant dans cette atmosphère fantastique que le groupe se rassembla en haut des marches. Quelques uns étaient restés à l’écart avec les bêtes, ils observaient les silhouettes indistinctes de leurs frères disparaitre une à une entre les masses roussies des blocs gigantesques. Là-haut, s’ouvrait maintenant une grande vallée, cernée par les pics et par d’interminables murailles de grès. Le plateau était parcouru par un haut tapis d’herbes, épaisse et jaune comme de l’or, dans lequel s’entrelaçaient les tiges vertes de plantes grasses et bulbeuses, incrustées de longues épines coupantes. Autour, privant l’œil de l’horizon, il y avait ces surfaces toujours aussi riches et ces morphologies rocheuses de plus en plus signifiantes. Quelque chose d’inviolable et de sacré flottait dans l’air, cela conférait à l’endroit le rôle de sanctuaire que le clan avait tant recherché depuis le grand déracinement.

La stupéfaction fit place à la joie. Les hommes se sentirent libres, en sécurité, protégés. Ils reconnurent dans ces transfigurations de la roche la manifestation des anciens, les signes des figures tutélaires et des esprits qui peuplent l’invisible univers. Puis la voix de l’homme résonna dans cette mystérieuse vallée, entre ciel et terre, priant les forces bienveillantes et chantant les exploits qui avaient forgé l’identité et les valeurs du groupe. Dès lors, la longue marche pris fin. L’histoire de ces hommes venait se confondre à l’histoire de cette terre. A cet endroit précis et toujours sacré, connu aujourd’hui du peuple burkinabé sous le nom des « Pics de Sindou. »

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