10 août 2011

Discours du banquet, 1949, W.Faulkner

-Le jeune William Faulkner-

1949, discours d’acceptation du prix Nobel de littérature, par William Faulkner.


Source : http://nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/1949/faulkner-speech.html
Traduction*: Œdipe Mess
Correction: Philippe Raphaël

«Mesdames et messieurs,

J’ai le sentiment que cette récompense n’a pas été attribuée à l’homme que je suis, mais à son travail. Le travail d’une vie, dans l’agonie et dans les suées de l’esprit humain, non pour la gloire et encore moins pour le profit, mais pour la matérialisation, fruit de cet esprit humain, de ce quelque chose qui auparavant n’existait pas. En fait, cette récompense, je l’emprunte seulement.

Il ne sera pas difficile de consacrer l'argent de ce prix à un but lié à la raison même de son origine, à sa signification. Je souhaiterais, également, faire de même pour les éloges, en me servant de cet instant comme d’un sommet, à partir duquel je pourrai être entendu par les jeunes hommes et jeunes femmes déjà dévoués à la même angoisse et à la même tâche ; parmi eux se trouve aussi celui qui se tiendra un jour ici, à ma place.

Aujourd’hui, la tragédie de notre époque n'est plus qu'une peur physique, générale et universalisée. Si longtemps subie, qu’il nous est même possible de la supporter. On ne traite plus des problèmes de l’esprit. Il n’y a plus qu’une seule question qui compte : Quand vais-je disparaitre ? A cause de cela, le jeune homme ou la jeune femme se consacrant à l’écriture a oublié toutes les difficultés du cœur humain, perpétuellement en conflit avec lui-même. Car seul ce dernier produit la bonne écriture, et cela seul vaut véritablement la peine, celle de l’agonie et des suées.

Il doit s’instruire de ces difficultés, réapprendre qu’à la base de toute chose il y a certes la peur, mais en intégrant cela il doit aussi l'oublier pour toujours, laissant uniquement dans son œuvre, de la place pour, les vérités du cœur et ses savoirs anciens. Ces vérités universelles dont l’absence condamne une histoire à n’être qu’éphémère – l’amour, l’honneur, la pitié, la fierté, la compassion et le sacrifice. Et jusqu’à ce qu’il y parvienne, il peinera sous le joug de la malédiction. S’il écrit la luxure et non l’amour, les défaites où l’on ne perd pas grand-chose, les victoires sans espoir, et pire que tout, sans la pitié ni la compassion, alors son chagrin ne pleurera pas sur l'universelle dépouille et ne laissera aucune cicatrice. Il n’écrira pas avec son cœur mais avec ses glandes. Jusqu’à ce qu’il réapprenne ces choses, il écrira simplement comme s’il assistait, au beau milieu, à la fin de l’homme.

Je refuse d’accepter la fin de l’homme. Il est possible d’affirmer que l’homme est immortel simplement parce qu’il endurera cela: car lorsque à la fin, de la plus ordinaire des roches, se répercuteront les ultimes tintements, suspendus dans les dernières lueurs rougeâtres du crépuscule, perdurera aussi une pulsation - celle de sa voix indéfectible et chétive, parlant encore...

...Ainsi je refuse de l’accepter. L'homme, je crois, ne fera pas que supporter cela, il l’emportera. Il est immortel, non parce qu’il est le seul parmi toutes les créatures à avoir cette voix indéfectible, mais parce qu’il a une âme, un esprit capable de compassion, de sacrifice et d’endurance. Le devoir du poète, de l’écrivain, est d’écrire toutes ces choses. Son privilège est d’aider l’homme à endurer, en développant son cœur, en le nourrissant de courage, d’honneur, d’espoir, de fierté, de compassion, de pitié et de sacrifice, tout ce qui érigea son glorieux passé.

La voix du poète ne doit pas seulement être un témoignage, elle doit être pour l’homme l'un de ses étais, les piliers qui l’aideront à endurer et à vaincre.»




* Même si elle est le fruit d'un travail objectif, cette traduction ne prétend pas refléter avec exactitude les propos de l'auteur. Vous pouvez adresser vos remarques à: oedipemess@gmail.com

1 commentaire:

  1. Juste : MERCI. Pour la totalité du texte, évidemment, mais notamment pour ce passage qui me parait contenir toute la "poétique" nécessaire à un écrivain : " S’il écrit la luxure et non l’amour, les défaites où l’on ne perd pas grand-chose, les victoires sans espoir, et pire que tout, sans la pitié ni la compassion, alors son chagrin ne pleurera pas sur l'universelle dépouille et ne laissera aucune cicatrice." Magnifique, et juste -aux deux sens du terme.
    On publie Roth à la Library of America, mais pas Faulkner. Pourtant il y a entre les deux hommes la différence d'un excellent écrivain à un grand écrivain -et cette différence est colossale. Roth à vendu des centaines de milliers de livres, la meilleurs vente de Faulkner, Sanctuaire, n’atteignit pas 7000 exemplaires en deux mois... Mais l'un se lit facilement quand l'autre impose une exigence non tant de lenteur que de conscience pleinement attentive à ce qui se dégage des profondeurs du texte. Bon, j'arrête là, le pédantisme pointe. Restif

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