10 mai 2011

l'homme électrique


C’est une époque d’abandon. Sur la grandiose esplanade, l’air même ne semble plus faire d’effort. Dix mille hommes ; un seul bras tendu, le droit. Des rangées de saluts et des culs tout en contraction. Des consciences illuminées, plantées dans des bottes cirées. L’homme électrique leur fait face. Il est debout sur l’estrade. Ses yeux noirs et intenses concentrent toute la rigidité de ses gestes. Sa voix hurle, crispante elle aussi. Il s’agite comme un ver aveugle qui se hérisse d’une matière rance. Un vent fou semble le balayer. Sa mèche reste pourtant impeccablement plaquée. Derrière lui, un immense drapeau, rouge, noir et blanc, l’immerge dans le symbole. A la fin de chaque invective furieuse, un geste fixe et solennel finalise sa prose, puis son regard avale la tension de la foule. Tous se jettent avec lui dans l’immonde. Ce boyau obscur dans lequel circule le souffle du fléau, le lien tendu entre la trahison et l'avenir fétide. Son regard juge à la fois la portée de son discours et jauge le fanatisme de ses troupes. Le masque sur son visage n’arrive toutefois pas à contenir une félicité pleine de fièvres. Ses dents se desserrent. L’homme électrique reprend son discours. A chaque mot, à chaque crachat , la vie l’abandonne et pulse dans l’air les sirènes de la fin. L’automate se trompe et trompe son empire. Sa moustache est noire et rectangulaire et ses deux mains se lèvent soudain, paumes tournées vers sa face raide. Ses doigts se resserrent comme pour déchirer un absolu déjà loin. Il regarde alors au-delà des bataillons, vers les ruines fumantes à venir, son combat est déjà perdu. Quelque part un clair-obscur sur la toile du monde lui fait comprendre qu’il est égaré dans ce sommeil d’éclipse. Il est lourd, vissé sur l’estrade, alors que l’histoire, comme un papier qui brule, se consume dans une fumée noire et l’entoure déjà de ses cendres volantes.Bientôt, il ne sera plus.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire