22 mars 2016

LFC dans la tête


Le couvert est mis. La pâtée est servie. À grandes louches de sang et de verre brisée. Ça fume dans les souterrains comme dans un trop plein de cœur. Où sont les morts dans ce bordel ? Ça s'habille de lambeaux dégoulinants, le tout roulé dans la farine pour nos yeux et nos oreilles fainéants. Tout ça dans la fournaise des instants plein de niaiseries. Allez madame...j'vous en remets une...Vas-y mon bon monsieur une autre. Odeur de peau calcinée. Renversez si vous voulez...pas grande différence dans l'intolérable nuit. Vos étoiles sont mortes ? Vos lumières flanchent. Eh bien ? Rachetez-en sacrebleu ! Et ça se gausse sur les ondes comme dans un cauchemar d'aboiements...saturée ma tête!...ma raison me fait mal. Ceci cela...la vérité!...probablement. Le cirque est là. Dedans Bruxelles une fois. Et l'autre crie tout haut "Al Halim". Nan nan pas lui j'te dis!... "LFC qui avait raison"!

15 janv. 2015

Des vers contre l'éternité


Les invités jacassaient dans la fumée stagnante des cigares, entre les murs feutrés du confortable salon, que gardaient, enfermés dans des cadres, des visages sépia, las et autrefois populaires. Les convives se chamaillaient tous, sur les formes prétendument effarouchées de l'art moderne et s'accordaient seulement, par une moue méprisante et un balancement indigné de la tête, à blâmer leur époque. La lutte des artistes était le sujet favori et le plus envenimé à cette heure digestive. La vanité et les désaccords accentuaient grossièrement les voix, tant ces conférenciers improvisés luttaient contre l'indifférence d'un auditoire déjà emporté vers d'autres querelles.

En remplissant de nouveau généreusement son verre, un quadragénaire joufflu, étranglé par son nœud papillon, railla de sa grosse voix de ténor, l'impudence de jeunes peintres parisiens, qui selon lui, feraient mieux d'exercer les yeux bandés pour donner un peu plus de crédit à leurs fantaisies. Et comme pour signifier que ses paroles n'étaient pas discutables, il but d'un trait son verre puis fit claquer le culot sur le noyer patiné d'un petit guéridon.
Entre deux rires, ivres et moqueurs, une femme extrêmement maigre, tirant prétentieusement sur son fume-cigarette, se plaignit de l'abondante publicité qu'accordaient certains mécènes à des œuvres insipides, reflets, selon elle, de la déchéance de toutes les dérives en 'isme' que génère, dans l'ennui, l'art abstrait.
Voguant dans son ébriété, un jeune homme se leva brusquement ; son teint rouge cardinal trahissait la nature de son entrain lourd de maladresses. Il désigna une grande toile sur le mur et lissa simultanément sa fine moustache dans un geste emprunté. Son visage était beau et naïf, il n'avait pas connu la guerre. Il se rapprocha de l'élégante silhouette peinte sur le tableau, et tenta d'étaler sa sensibilité et sa science picturale en ranimant les motivations intimes de l'artiste disparu, mais il ruina finalement sa réputation d'esthète dans le vacarme soulevé par ses arguments douteux.
En retrait, un homme longiligne et silencieux semblait fuir la suffisance du salon en fumant, accoudé au rebord de la fenêtre. Il observait la lande battue par les vents marins, les ajoncs et les bruyères grelottant dans un sifflement monotone. Il cracha un maelström de fumée blanche qui se dissipa dans le néant puis jeta à tous, par dessus son épaule, un regard plein de défiance, un regard qui paraissait accompagné par les étrangetés de la nuit.
Près de lui, dans un coin oublié par la lumière des chandeliers et des lampes à pétrole, un petit chien usé, qui portait sa tête sur ses pattes repliées, peinait à trouver le sommeil. Il pointait les oreilles à chaque tintement de verre ou exclamation exagérée.

Brusquement, les invités se turent dans un ultime raclement de gorge, alors que la voix folâtre de Félix Mayol n'en finissait plus de mourir dans les crépitements du vieux gramophone. La femme dont la gracieuse silhouette était peinte sur le tableau monumental se déplaçait dans les étages du fort. Elle martelait sinistrement le plafond, à chaque pas.

C'était la maîtresse de maison, elle descendit rejoindre ses invités.

On vit d'abord le halo lumineux de sa lampe conquérir le vide du grand escalier, puis elle apparut vaincue par son ombre même, menacée par des dangers imprécis, à la merci de périls ourdis dans les étages inhabités de la vieille demeure. Elle descendit lentement les premières marches, de côté, s'agrippant d'une main hésitante à la rambarde. Elle luttait dans le boitement qui l'accompagnait désormais pour toujours. Elle avait revêtu son costume de scène favori, une mise qui la transportait avant, au faîte de sa gloire, comme éthérée sur les planches des théâtres, mais qui aujourd'hui, dans les multiples plis de ses voiles blancs, dissimulait à peine son pilon. Cette jambe de bois cognait sourdement contre chacune des marches.

Aucun invité ne bougea. Ils observaient passivement cette femme âgée descendre avec difficulté, car son visage noble ne masquait pas la fierté insensée qui la rendait unique.

Arrivée enfin au pied de l'escalier, la vieille femme imposa immédiatement, à l'assistance respectueuse, une présence grave et majestueuse, comme elle avait toujours su le faire en interprétant ses rôles les plus dramatiques, sur les scènes du monde entier, quand on l'appelait encore 'la divine'.

La vieille actrice sourit benoîtement, posa sa lampe sur une crédence, emprunta le couloir, puis ouvrit la grande porte, sans un mot. S'engouffrèrent alors les lamentations du vent qui firent frissonner l'assemblée et taire définitivement un concile de chuchotements.

Elle s'éloigna de la grande bâtisse, dans l’obscurité, comme un spectre déjà loin de l'existence matérielle.
Des lumières tremblantes animèrent un instant les fenêtres béantes du fort des poulains, derrière lesquelles on se demandait, où et pourquoi madame Sarah s'en allait seule, si tard ?
Elle disparut rapidement dans le chemin sillonnant vers le promontoire, tandis que la lumière vive projetée par le feu blanc du phare semblait déjà la rechercher là-bas, dans les ténèbres.
Quand Sarah se leva de son fauteuil sculpté dans le granite, elle se tendit face à l'océan. Baignant dans une remarquable clarté lunaire ; l'immensité de l'atlantique s'élançait vers l'espace sidéral, vers des voiles fragiles de nuages qu'effilochait le vent. Sarah avança de quelques pas, au bord de la falaise et contempla l'abîme. Plus bas, le tumulte de la mer dispersait une écume précieuse sur des roches aux silices étincelantes, mêlant des teintes opalines au bleu marin profond et au vert de jade cascadant sur des parures d'algues frisées.
Sarah inspira profondément le froid de la nuit et leva les bras dans l'infini, seule en suspens sur cette corniche, elle souhaita se dresser le plus proche possible du vide.

Dans ce décor maritime qui inspirait d'inexorables tragédies, la plus belle des îles du Ponant, 'ar kêr veur', était cernée par les mouvements impérieux de la mer, que nul ne semblait commander. Au large des côtes de Quiberon, l'île émergeait de l'océan, avec ses côtes déchiquetées, comme une terre originelle et sauvage. La force et la beauté œuvrant à la création et à la destruction de toutes éventualités. Sarah tomba sous le charme envoûtant de Belle-île, dès sa première visite, et vit naître immédiatement, au fond d'elle, le désir d'y finir ses jours, emportée peut-être par les flots plutôt que par l'oubli.

La gravité sur son visage, qu'avaient incrustés la douleur, l'âge et l'ennui, s'effaça subitement. Ses étoffes blanches s'affolaient dans la furie des vents dominants et se glacèrent d'embruns. Désormais, l'amertume provoquée par sa carrière entraînée par le déclin se perdit dans l'immuabilité des remous de la mer ; dans le fracassement d'une vague, dans l'insouciance du schiste grignoté, dans la subtilité des odeurs marines.

Soudain, au moment convenu par elle seule, et pour défier la beauté inaltérable des côtes tourmentées de l'île, Sarah déclama bien haut l'éternelle magnificence des vers de Racine.

Et moi, triste rebut de la nature entière,
Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.
La mort est le seul dieu que j'osais implorer.
J'attendais le moment où j'allais expirer ;
Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,
Encor dans mon malheur de trop près observée,
Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;
Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,
Et sous un front serein déguisant mes alarmes,
Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

Elle rangea soigneusement son petit mouchoir brodé et rentra rassurer ses invités. Mais la plupart somnolaient déjà, loin des préoccupations où se morfond la Phèdre que madame Sarah Bernhardt savait toujours aussi bien, avec la plus profonde justesse, ressusciter.


27 sept. 2014

Raguénès



Raguénès est une plage du Finistère. C'est là il y a bien longtemps qu'une larme, glissa sur le flanc nu de l'espace puis tomba du ciel en silence sur le bord de la terre et de la mer. Cette minuscule goutte d'eau, pleine de cristaux de sel et d'ailleurs, désaltéra les craintes les plus enfouies comme jamais ne l'avaient permis les écumes des siècles et des simulacres. Le sable blond a pris alors la place des sens obscurs et des miracles sans foi ni raison. Depuis, tout advient et tout s'efface dans le roulis éternel de cet océan bleu. Même le passé, sur les roches très hautes, est grignoté sans fin par le vent éperdu, revenant affamé et furieux des horizons vulgaires. L'homme est lui aussi venu de là, dans l'œuf sans coquille, baignant d'abord dans cet œil aveugle, gonflé par des eaux saumâtres et antiques. Et ce sont les autres hommes qui par la suite lui ont donné un nom. Le ressac, lui, l'emporte sans le nommer, sans l'appeler ni même le regretter. Il reste cette liqueur vermeille, cet entre-deux éphémère et léger, parfait pour scintiller et se désassembler à son tour sur les traces rêvées des morts.

12 févr. 2013

Masques


En entrant dans la salle du second étage, j'ai d'abord remarqué cette fille brune dans un long manteau kaki. Son vêtement avait la coupe et l'autorité d'un pardessus militaire. Nous étions seuls. Elle se tenait bien droite dans ses boots délassées, devant la vitrine rouge d'un présentoir. Je la voyais là, de dos, à quelques mètres, silencieuse et immobile comme une corolle délicate à l'abri du vent. Avec ses cheveux sombres, tirés et noués, répandus sur son épaule droite, elle avait su rendre sa pose affectée particulièrement séduisante. La torsion exagérée de ses épaules, ses bras graciles se rejoignant dans la cambrure de ses reins, sa main fragile tenant par le bout des doigts son autre main. Svelte et bien campée sur ses jambes, un pied dressé sur le talon, il émanait de sa silhouette, en plus d'une bouffée de sensualité et de supériorité, une forme d'intelligence cassante. Elle triomphait de l'espace, derrière l'implacable rayon de son regard que je supposais fixé sur la vitrine. Le contenu exposé à l'intérieur du présentoir semblait la fasciner. Elle pivota la tête et j'aperçus juste le bout de son nez. Elle semblait, à cet instant, humer l'air que je déplaçais. J'avançai vers la droite pour essayer de mieux deviner le reflet de son profil sur la vitre. Mes pas firent légèrement grincer le parquet luisant comme si j'avançais sur la fine pellicule d'un lac gelé. Au dessus d'elle, une rangée de spots déversait une lumière crue. Par dessus son épaule, le reflet de son visage me renvoya la face dissimulé d'un astre: un ovale sombre, avec en son centre, la brillance atténuée de ses yeux. Lorsque j'arrivai à côté d'elle, j'armai un sourire, au cas ou elle se serait retournée brusquement. Mais à l'instant même, je découvris la raison de son intense fixation et de cette impression qu'elle me laissait d'être en proie à un étrange questionnement. A l'intérieur de la vitrine étaient exposées, sur un chaud velours rouge, trois magnifiques rangées de masques. Des masques japonais, écrus et blancs pour la plupart, appartenant tous aux accessoires traditionnels du théâtre Nô. 
 
La fille parut gênée par mon intrusion. Comme si j'avais violé l'intimité secrète qu'elle venait d'établir avec cette douzaine de visages en bois. J'avais maintenant, moi aussi, les yeux rivés sur cet éventail de faciès inhabituels et au bout d'un instant, quelque chose me poussa à poser la main sur cette vitrine. Cette saisissante assemblée de masques renfermait peut-être cette chose? Je me sentis convoqué par eux, appelé par leurs voix lointaines et imperceptibles. Je balayai l'ensemble, découvrant les détails sculptés de chacune des mimiques, des traits subtils de jeunes femmes et enfants, aux rides terribles des plus vieilles. Puis mes yeux restèrent rivés au centre, sur le masque d'un démon fabuleux particulièrement expressif. La fille avait quitté la pièce, je n'avais même pas remarqué son départ. Son parfum flottait encore mais sa présence s'était diluée dans le flot d'émotions qui venait de jaillir des masques et qui occupait désormais tout mon esprit. 
 
J'apprécie l'art et particulièrement les masques. Pour moi ces objets vont au-delà de la simple fonction décorative ou représentative. Ils attestent et m'invitent à prendre très au sérieux le véritable pouvoir des rituels pour lesquels on les emploie. En effet, ils provoquent des traces de morsures dans la matière molle de notre imaginaire. Chaque observation de masque est une invitation à explorer leur sens caché, percer le mystère de ces yeux qui vous observent depuis les plus profondes abysses mythologiques.

J'avais auparavant vu des pièces splendides, plus bas, dans les autres étages de ce vieux musée, mais là, face aux grimaces désincarnées de ces objets, il s'établit entre eux et moi un tout autre genre de relation esthétique, voir un peu dérangeante, de nature imprécise et complexe, à travers laquelle se mêlaient : peur archaïque, insaisissable notion d'espace et de temps, vérité douloureuse de la mort, et bien d'autres choses encore. Cela me troubla au début, mais plus je me laissais entraîner dans leur univers évocateur, plus je réalisais que la source, d'où étincelait leur aura incantatoire, provenait de ce recoin primordial et commun à toutes formes d'existences. Paradoxalement, j'avais même conscience que mon ignorance des codes de ce théâtre épuré, augmentait l'irrésistibilité de leur envoûtement. J'essayai de comprendre d'où provenait ce pouvoir: Était-ce l'exaltation de ce cri, vidé de sa substance sonore, mais dont la structure stridente transgresse les limites de notre entendement? Peu importe, sur le velours feutré, cela persistait au-delà même de nos sens.

Illusion ou certitude? Je ne sus. Leur contemplation m'avait retourné. J'étais maintenant perdu. Désorienté. Attiré seulement par le magnétisme des pôles symboliques. Je ne pensais plus à la main habile de l'artisan qui les avait sculpté, ni à la dureté et au tranchant des outils blessant le bois. Je ne voyais plus, dans toutes ces formes, que les empreintes poignantes laissées par des âmes tragiques sur la surface ductile du réel.

Il y avait aussi la pureté de l'expression, le minimalisme redoutable dans le contour des yeux et des lèvres magnifiquement dessinés. Parfois c'était la stupeur et l’effroi qui semblaient contracter les fibres laquées du bois. Toute la douleur du monde abandonnée là, dans autant de plis et de bosses, comme les débris d'une horreur définitive. Ce bois mort était devenu une émotion éternelle. Il était autrefois dansant et mobile, en contact avec la chaleur de la peau et avec la sueur coulant sur le visage de l'acteur. Ces maques qui cerclaient avec leur cordon de soie les faces abolies des hommes, en ne laissant échapper par les trous minuscules que l’éclat précieux et vital d’œils captifs.

Aujourd’hui, au second étage du musée Guimet, loin des résonances étranges du koto, des mélodies éthérées du Nökan, des voix basses et profondes des chœurs, les masques semblent souffrir d’être inanimés. Ils sont arrachés à eux-même, exposés à l'encontre de lois suprêmes, condamnés à errer dans l'éther d'un souvenir vieux de six siècles, livrés aux yeux des curieux qui par vague laissent leurs traces de doigts sur la vitrine qui leur sert de tombeaux. En plein cœur de Paris, au bout de la longue galerie de musée de ce second étage, ils surgissent comme la dernière image des êtres véritables, emportés à jamais par les courants tragiques de notre effroyable époque. Ils parviennent encore à toucher quelques esprits réceptaculaires ("réceptaculaires" plutôt que "sensibles" car ce terme botanique renferme en plus l'idée de la fécondité), mais sont désormais insensés, noyés dans le temps, avalés par la plus vulgaire des indifférences.

Je fis quelques pas en arrière, il me sembla sortir tout droit d'un rêve. Ce jour, rien de ce que je vis à la suite, lors de ma visite, réussi à évacuer la remarquable impression que me firent ces masques. Tout avait encore le goût du drame lyrique lorsque que je sortis à l'extérieur. La nuit et le froid venaient de tomber sur la place d'Iéna, envahie par le bruit et les pollutions de notre siècle. Je voulais échapper à tout ça, j'enfonçai mes écouteurs dans les oreilles, et aux premières notes du transblues d'Otis Taylor, je me dis que tout homme désirant se venger de notre époque devrait porter l'un de ces masques.


28 déc. 2012

L'amante du Vent

Vous êtes arrivé en Bretagne, en son cœur, et tout autour de vous, ses flots immobiles de terre molle, ses bocages frémissants et ses landes assoupies. A l'étage de cette maison, vous êtes penché à la fenêtre, penché vers la nuit. Car le jour s'est replié dans le noir du temps et dans ce noir profond, la nuit sommeille sous la grande paupière céleste. Le vent balaye le vivant, le silence noie les bruits. Là-bas le vent siffle dans les aiguilles d'un pin, ici il détricote la chevelure d'un saule. Le vent dans le silence. Le silence dans la nuit. Vous écoutez d'abord les murmures du monde, puis vous entendez, naître des bribes éparses, des paroles de vie. Elles sont vie car elles sont insensées, pures comme les premières paroles arrachées du néant. Ce n'est pas que vous ne les comprenez pas, c'est plutôt le fait que ces paroles ne répondent à aucune question, n'en appellent aucune, ne réclament aucune réponse. Peut-être contiennent-elles tout à la fois, des aveux dans des cris, des prières dans des larmes, des louanges dans des rires de joie. Alors à votre tour vous répandez quelques mots, des mots tissés d'une pelote cérébrale, piqués avec le bout de votre langue rose, des mots à peine éclos, déposés délicatement, humblement, sur les plis de vos lèvres. Vous pensiez être seul à cette heure de la nuit, dans cette heure glissante qui s'enroule dans le ruban du temps au fin fond de l'oubli.  Mais voici le plus extraordinaire : vous êtes en Bretagne et quelque chose vous écoute. C'est Elle ! L'amante du vent qui tournoie dans l'hiver. Elle est aveugle et sublime, Elle vous cherche et Elle danse, bouleversant de ses bras l'air ému et immense.

Elle vous cherche car Elle vous a entendu et compris.

Lui agite, Elle caresse. Lui emporte, Elle dépose. Lui hurle, Elle chuchote. Elle est aimante, Elle est amante. Elle aime ce que le vent renverse, Elle aime ce que le vent transit.

A tâtons, à travers les épaisseurs obscures, Elle a trouvé le chemin de votre épiderme et s'y dépose, comme un pétale volé et perdu dans le vent. Douce, sa joue d'abord,  par le frôlement de la soie épouse le verso de votre main viril. Froide, ensuite, sa main, comme les embruns d'une rive lointaine, taquine la chair chaude de votre joue. Un instant suspendu à vos cils, son souffle léger vous enveloppe avec les manières tendres d'une mère attentionnée. Son souffle a le parfum de la terre molle et la fraîcheur des bois.

Lui devient colère, se perd et puis revient. Il chamaille sur les friches des herbes rendues folles et tambourine aux volets des âmes endormies. Il gronde lorsqu'il se fend sur les rocs de granit et éparpille vengeur leurs rêves en poussière. Il devient tempête, en rejetant ici-bas la froideur impériale des nues inaccessibles. Vous pensez à tous ces animaux muets, tremblants et solitaires, à leur pelage gonflé, leurs plumes ébouriffées, à leur laine frissonnante, à leur museau humide, à toutes les larmes salées qui perlent sous leurs yeux farouches et vernis d'obscurité. Noirs sont ces diamants suspendus à leurs yeux, noirs et lumineux ils brillent dans la nuit. Vous pensez à tous ces animaux apeurés, violentés par le vent, à tous ces animaux que l'amante cajole. 

Vous êtes sur ses terres, en Bretagne, et pourtant, vous ne l'aviez pas tout de suite reconnue. Car Elle est devenue l'amante du vent, aussi légère et nue qu'une bulle d'écume dansant sur les remous du plus grand océan. Vous ne pouviez pas tout de suite la reconnaître, car Elle avait depuis longtemps, dans l'eau de la rivière, abandonné la robe de sanglot que vous lui aviez brodé.

L'amante vous parle et vous l'avez compris.

Mais maintenant Elle repart à la poursuite du vent, inséparable de son oeuvre, on la verra partout briser les élans de ses rafales grossières.  Il et Elle, inséparables, comme la douleur et la joie.

L'amante est partie, la paix est rétablie, vous êtes dans la nuit au coeur de la Bretagne et le sommeil vous trouve à point nommé.

Demain matin levez-vous, descendez ce chemin qui mène à la rivière, et sans bruit approchez vous de son cours paisible. Regardez le courant déverser d'éphémères reflets. C'est toute la lumière du monde que les animaux de la vieille viennent prudemment laper. Et chaque museau dans l'eau et chaque lapement sauvage enrobe ces précieux trésors avec la salive des bêtes assoiffées. Si le soleil est là, faisant fumer la terre, et s'il tapisse d'ombres et d'éclats l'humus qui vous porte, vous verrez alors miroiter la robe de l'amante, cette robe noire et claire, cette robe de sanglots que vous aviez brodé, devenue pour toujours une onde scintillante aussi transparente qu'une révélation. Et si comme l'animal, la soif vous appelle, vous vous pencherez alors pour plonger vos mains dans l'eau cristalline. Mais avant, vous verrez une nouvelle fois le visage de l'amante, son visage et le votre, sur la surface mouvante de l'eau seront mêlés.

16 déc. 2012

La vallée de Viñales - Cuba -


Fixation

Parcourir des rues grouillantes de monde provoque une véritable angoisse. Ressentir autour de vous, en vous, les tremblements des rouages humains surgir de toutes ces profondes solitudes. Tous ces êtres agités, souvent hostiles à eux-même, interprètes d'une vie dictée par les ordres du nécessaire, de la rancœur, de l'insatisfaction, de la frousse et des aveuglements. Ils sont là, sanglés dans leur démarche, troublés, croisant les faisceaux tranchants de leurs regards, se frôlant dans la gêne, mais condamnés malgré cette irritante proximité à ne jamais véritablement se rejoindre et se comprendre.

Leurs bras tendus, leurs yeux lumineux pleins de vagues désirs, leur bouche crispée jetant dans le silence des paroles muettes. Même si les bouts tactiles de leurs doigts se touchent, les trajectoires sur lesquelles ils voguent ne forment qu'un vaste entremêlement, un formidable maillage, complexe, noueux, indémêlable. Que vous le vouliez ou non, vous êtes vous-même lié à ce monde grouillant et fou, tiraillé en tous sens par ces forces invisibles. Des forces incontrôlables que d'obscures pulsions régalent et déchaînent. Elles redoublent à mesure que vos fibres s'étirent et en souffrent comme un vieux muscle fatigué, vos os s'écartèlent, le tissu intime de votre être est au bord de la déchirure.

Partout, c'est l'asservissement des frustrations délirantes. Tout cela généré par cette masse de gens. Ça vous condamne à sortir de l'énigmatique silence tout cela.

Vous hurlez! Vous suppliez! Mais vos cris, à peine jaillis de votre bouche, se chargent d'un formidable plomb gris et basculent et plongent dans l'abîme envoûtant et infini qui gît sous vos pieds.

Schhhllackkk!!!!!!

Ce que vous fûtes, s'éparpille dans l'immensité du néant.

8 nov. 2012

Fin d'une époque


Voilà. Nous y sommes. La fin d’une triste époque. Je me demande bien si après tous ces sacrifices, ceux qui nous survivront se souviendront encore de nous ? Il le faudrait pourtant. Avec une juste appréciation de ce legs, ces hommes du futur se comporteront comme il faut pour perdurer au-delà des espérances, évitant les écueils que nous avons nous-même dressés sur notre chemin. Car attention, maintenant que le monde est moins compliqué, les problèmes se propagent plus vite. La connaissance transmise, l’anticipation et finalement l’intuition, leur épargneront bien des tracas. Voilà. Les valeurs sont en place. Je les laisse mener à bien la suite de cette évolution sans but, ni fin.

25 oct. 2012

Le plaisir du goût


J’ouvre ma fenêtre et mon regard se lance dans le vide. D’innombrables bandeaux de cendre s’enroulent sur l’immensité désertique de la ville. Lorsque le vent violent vient crever ces masses en suspension, apparaissent alors, au-dessous, d’immenses structures métalliques, déchiquetées et s’élançant d'insondables vortex de béton noirci, comme des cris de matière. Le soleil gris décline et l’empire de la destruction va laisser sa place à l’oubli, le temps d’une nuit.  Paquets par paquets, les ombres impénétrables se déversent dans les rues et les boulevards abandonnés, où gisent de part et d'autre carcasses et décombres.

Je suis seul là-haut, depuis des jours, 37eme étage, appartement 740. Pas un bruit, pas un mouvement dans la grande tour de la rue Léautaud. Je croupis là-dedans comme une blatte affamée, rampant dans mes détritus, grignotant les miettes des restes de restes, buvant  goutte par goutte l’eau trouble qui stagne encore dans les canalisations silencieuses. Parfois, je sors fouiller d’autres appartements pour remuer en vain tout ce qui fut les dispositifs futiles de leur confortable vie, celle de mes voisins avant le grand « CHOC ». Je ne suis jamais allé plus haut ou plus bas que le 37eme étage.  Mon seul devoir maintenant c’est de me mettre quelque chose sous la dent. Quelque de chose de tendre si possible, ne serait-ce que de la pourriture, pourvu qu’elle soit un peu molle pour épargner la faiblesse de mes dents branlantes. Seule la survie dicte mes gestes : simples, nerveux, obsessifs. Et c’est tant mieux ! J’ai tant d’horreurs à oublier. A commencer par le souvenir et l'absence de mes proches, les seuls personnes qui comptaient vraiment.

Lors de mes fouilles, je n’aime pas passer devant une glace. Voir mon corps malade me rappelle que je suis en vie. Ce corps efflanqué et grotesque, martelé par le burin d'un régime de poussière.  Ça me fait souffrir et la souffrance me fait gamberger. C’est là que le souvenir de mes proches revient. En vérité, c’est dans ces moments où je souffre le plus. Je sais que tout est fini. C’est cuit ! Même si ça ne devait pas se voir, ça se sentirait. Pour sûr… Oui… Cette odeur de mort qui flotte sur la ville, si dense qu’elle parvient à visiter par bouffées suffocantes l’espace clos de mon appartement, au 37eme étage.  Le « CHOC » ! Ça a éclaté comme ça ! BAM ! Comme une ampoule qui claque par la simple pression d’un interrupteur ! Sans prévenir ! Oui, sans prévenir que c’était la fin des temps et le début de l’éternel engloutissement.

Si je suis toujours en vie des mois plus tard, je suppose que c’est pour justifier la règle de l’exception. Même si ma vie ici n’en est plus vraiment une. Aucune voix, aucun contact charnel, doux, chaleureux, plus aucun regard lumineux me renvoyant par rayons une justification à la vie. Plus un seul sourire. Rien. Et tout commence à se désagréger. Le moindre courant d’air éparpille le monde désormais. Et moi je suis seul au milieu de cet effondrement. Je sais que tout est fini. J’en suis sûr ! C’est pour cela que j’ai ouvert ma fenêtre ce soir. Regardez une dernière fois le soleil gris et sauter dans le vide. 

J’ai dû lutter contre l'instinct de survie le plus tenace pour y parvenir. J’ai dû l’anéantir. Le réduire, le faire taire, le rendre inactif un court moment. Face à cette force obscure et vitale, qui me conditionnait à endurer le pire, j’ai usé de la substance la plus intense, la plus subversive. En réalité la seule véritablement à portée de main. La seule susceptible de me faire revivre une dernière fois la plus délicieuse des sensations. Il me fallait rendre l'idée de perdurer sans elle dans cette agonie... Im-po-ssible. La cruauté de ma condition n'étant pas assez extrême, j'allais avoir recours au supplice de l’éphémère. Je dois vous avouer que l’idée de branler mon sexe m’était venue en tête, mais ni l’horreur de la situation ni l’état de mon corps ne me permirent de réaliser une telle évasion. Et nous y sommes. Voilà, il est là sous mes yeux. J’ai donc parié sur ce petit carré brun dans le creux de ma main,  je parle du dernier carreau de chocolat.

J’avais gardé des jours comme un trésor miraculeux cet ultime carreau de chocolat noir. Ma main est ouverte et je contemple ses bords fondre dans ma paume crasseuse. Dehors le vent redouble et la proximité de la mort me fait frissonner. En fait je tremble. J’entends le vent siffler, comme si plus bas, une furie hurlante d’un millier d’âmes damnées se massait au pied de la tour pour m’attendre. Je saisis le morceau de chocolat. Mon corps a oublié son odeur et son goût. Je le pose du bout des doigts, presque craintif, sur ma langue et je referme ma bouche et mes yeux en même temps. Je laisse ma salive s’accumuler doucement autour de lui, l’enrober, mais pas trop. Je veux d’abord savourer cette attente, jusqu’à sa fonte sublime où l’onctuosité caché de son caractère se révèlera enfin. Je décide de le plaquer encore plus fortement contre la voute de mon palais. Ses arômes riches et délicieux se libèrent soudain en un violent torrent. Les premières coulées dégringolent au fond de ma gorge tandis que d’imprévisibles décharges électriques foudroient les réseaux de mes papilles saturées. Le gout et l’odeur du chocolat se mêlent en un ballet de sensations intenses à travers lequel remonte un flot de souvenirs diffus et ancestraux. Un plaisir pur et brutal submerge les zones les plus secrètes de mon cerveau. Même si cet effet est purement mécanique, je peux dire qu’en ce moment mon âme brille de joie et mon corps bouleversé n’est que plaisir intime et véritable.

Je plonge dans le vide, tout va très vite, l’air ne me porte pas, ne m’emporte pas, je tombe comme un bloc,  le vent hurle à mes oreilles, je reste muet car mon petit carreau de chocolat n’a pas tout à fait fondu.

24 oct. 2012

Le corbeau



La nuit regorge de pâles tensions et d’halos tremblants, car minuit va bientôt sonner ; et dans cette vaste décomposition de l’instant, tout ce qui fut bon, généreux, affable, et que vous fîtes briller -à tort- de mille fiertés, va maintenant ployer, couler déliquescement et disparaitre  dans les ombres de plus en plus épaisses de la nuit.  Et ainsi toute la grande ville, idole arrogante et aveugle, enflée par la sottise du progrès, va se tordre de manière indécente dans la valse sombre de la poésie...
...Voyez ! Voyez la chair et le sang s’animer de nouveau. Voyez la sève noire et antique ensemencer comme jadis notre terre, celle  que vous avez laissés flétrir sous les flammes du soleil occidental.  Dedans se désagrège le corps hideux de la modernité et de tout ce que cette monstruosité a engendrée. Que cette nuit dure ! Que cette métamorphose soit longue et savoureuse pour les seuls yeux rigides des mortes revenues.

Voilà maintenant qu'un Orphée macabre se glisse dans ces ruelles obscures. Son cœur est brisé mais ses ailes sont tranchantes. C’est le corbeau, pantomime viscérale de la pure vengeance. L’éclat électrique des lampadaires et les flots glacés des vitrines stériles révèlent dans de sublimes moments l’accent sordide de son répugnant sourire. S’il vous effraie ainsi, c’est que vous savez cette chose anormale et insupportable : il est mort et il vit encore…

...C’est pour vous qu’il est revenu et s’est grimé exagérément des couleurs fauves de la vie. Afin que vous puissiez revivre avec lui, lorsqu’il marchera léger dans vos pas et dans les effluves brusques de votre de chair moite, cet instant où vous l’avez banni! Banni dans cet enfer sans repos qu’est l’éternelle douleur, l’inconsolable tristesse. Vous ne lui avez même pas laissé l'antidote du "Temps". Vous l’avez MAUDIT !...

...Mais le revoilà. Voyez ! Voyez les ailes visqueuses de cet ange sanglant battre l’air en un majestueux parallélisme, comme la relation muette qui lie désormais le reflet de votre image, prisonnière et abolie, avec le corps noble, hardi et fatale de la vengeance accomplie. Il vient s’abattre sur vous tandis que ses ailes claquent sinistrement dans cet air immobile et froid, dont votre corps en sursis, déjà, comme un linceul s’est drapé.Son aura extraordinaire vous avale et je ne puis vous dire la suite...

...Car vous n'êtes plus.